Allemagne et France au coeur du Moyen Âge

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Year

2020

ISBN number

978-2-3793-3231-9

Language

French

Allemagne et France au coeur du Moyen Âge

Les histoires nationales de naguère étaient trop étroites : un seul pays, France ou Allemagne, représentait le centre du monde. Les auteurs, tant Français qu'Allemands et Belges, ont donc souhaité une nouvelle perspective, non moins sérieuse et fiable, mais un peu plus vibrante, et tissée de beaux textes et de documents captivants. Chaque chapitre s'attache à l'un des événements - des serments de Strasbourg à la bataille de Bouvines -, à l'un des personnages réels ou fictifs - la reine Gerberge, le forestier Lidéric -, à l'une des institutions - la trêve de Dieu, les tournois, les écoles - qui donnent du relief à quatre siècles d'histoire franco-allemande. Des synthèses sont proposées sur des points cruciaux comme la persécution des juifs ou, moins dramatique, l'invention des armoiries. En évoquant précisément, avec sympathie et sans complaisance, le passé de l'Europe, les auteurs parleront par là-même aussi de son avenir.

En vente ici:
https://passes-composes.com/book/279

Hommage d’Allemagne et France, par Dominique Barthélemy

J’ai l’honneur de déposer sur le bureau de l’Académie, le recueil de vingt études, muni d’une préface de notre Secrétaire perpétuel Michel Zink ainsi que d’un avant-propos de SAS Mgr le Duc d’Arenberg, et  dirigé par Rolf Grosse et par moi-même sur Allemagne et France au cœur du Moyen Âge, 843-1214, Paris, Passés Composés, 2020, 240 pages, 46 planches en couleur. Il s’agit de la mise en oeuvre d’un projet qui tenait à cœur à Mgr le duc d’Arenberg : autour de la publication et du commentaire des deux originaux de diplômes ottoniens que possèdent ses archives, assurés ici par Laurent Morelle, réunir des historiens allemands, belges et français pour proposer des analyses de documents et d’épisodes susceptibles de montrer la parenté et la relation entre les histoires de la France, de l’Allemagne et aussi des pays intermédiaires que furent, au Moyen Âge, les duchés, comtés ou évêchés qu’on peut appeler lotharingiens. Le propos est original sous cette forme, et le livre vient tout à la fois consacrer une vision émancipée des biais nationalistes modernes, telle qu’on l’a développée notamment depuis la seconde guerre mondiale, et ouvrir des perspectives nouvelles : il contient à la fois des états de questions et des contributions novatrices. Plusieurs documents significatifs sont reproduits et traduits, et surtout de nombreuses illustrations jalonnent le livre, qui est une très belle réalisation des jeunes éditions Passés Composés que dirige Nicolas Gras-Payen. 

Le recueil commence par un chapitre sur les étapes de la relation franco-allemande entre le partage de Verdun et la bataille de Bouvines, dû aux deux codirecteurs, et rappelant que la pensée d’une dissociation n’était d’abord que provisoire. La langue sépare déjà en 842, lors des serments de Strasbourg évoqués par Irmgard Fees, les armées de Charles le Chauve et de Louis le Germanique, mais ces rois, frères coalisés contre leur aîné, savent les deux l’un et l’autre. Jens Schneider explique que le Ludwigslied, poème en allemand à la gloire d’un petit-fils de Charles le Chauve était une opération de propagande en vue de la réunification franco-allemande, ou plutôt franque tout simplement. Stéphane Lebecq fait revivre la figure d’un comte « allemand » qui vient défendre Paris contre les Normands et y laisser la vie en 886, et Anne-Marie Helvétius nous intéresse à l’énergie de Gerberge, cette reine allemande de France occidentale (939-969), et elle commente aussi la broderie faite de sa main, dont de beaux et précieux lambeaux sont conservés à Cologne. Mais déjà la Lotharingie s’affirme avec la politique sinueuse et controversée du duc Gislebert, que restitue Jean-Louis Kupper, correspondant de l’Académie, et un peu plus tard la Flandre dont Jean-Marie Moeglin, correspondant de l’Académie, étudie le mythe d’origine : la légende du forestier Lidéric que les variations successives vieillissent et dédoublent, ce qui émancipe à chaque fois un peu plus le pays flamand de la France et de l’Allemagne.  

L’enluminure messine étudiée ici par Charlotte Denoël marque l’autorité des prélats lotharingiens, mais celle de Reichenau évoquée par Anne-Orange Poilpré exalte les rois empereurs ottoniens, notamment Otton III et Henri II. Au premier revient l’hommage des nations, à tous deux l’honneur d’une représentation christologique. Henri II passe cependant pour avoir rencontré son homologue de France occidentale, Robert le Pieux, en 1023, à Yvois et Mouzon, pratiquement sur pied d’égalité puisque les entrevues ont eu lieu par alternance de part et d’autre de la Meuse, fleuve frontière. Ils ont envisagé un grand concile de réforme chrétienne et de « paix », comme si l’Europe d’alors devait être codirigée par un couple franco-allemand ! Patrick Corbet, correspondant de l’Académie, démystifie tout de même l’épisode (qui est le plus connu d’une séquence allant de 1006 à 1033) : le projet fait long feu car Henri II meurt peu après, et Robert le Pieux qui, lui, cherchait surtout un appui contre le comte Eudes II de Blois ne le trouve pas assez à son gré ! Ce sera sans rancune toutefois, car depuis l’avènement d‘Hugues Capet et avec le désintérêt de sa dynastie pour la Lotharingie, il n’y a plus de pomme de discorde entre les royaumes qui commencent à s’identifier un peu plus, au XIIe siècle, comme l’Allemagne et à la France. 

Au fil du XIe siècle en effet, l’empire et le royaume ont eu des destinées politiques nettement divergentes et les liens se sont distendus du fait même de l’absence de rivalité. C’est en Italie et avec l’Angleterre que les empereurs et les rois capétiens soutiennent désormais, respectivement, leurs plus dures et stimulantes confrontations. Gerhard Lubich souligne le caractère atypique  de la menace allemande sur Reims en 1124 et moi-même celui de la brève effraction de la frontière d’Otton IV qu’arrête en 1214 la bataille de Bouvines. L’une et l’autre alimenteront surtout ce qu’on appelle aujourd’hui, dans les cercles à la mode, le « roman national » français. 

Ce n’est pas que les pays français, lotharingiens et allemands aient cessé de vivre des histoires sociales, religieuses et culturelles parallèles. La trêve de Dieu, élaborée en Catalogne, appuyée sur des jugements de Dieu (ordalies), remonte le long de la frontière entre le royaume capétien et l’empire pour se répandre vers 1060 en région royale, flamande et normande, puis en 1082 et 1083 à Liège et Cologne, où elle est adoptée et adaptée selon des modalités que Rolf Grosse et moi-même tentons ensemble d’éclaircir. Christof Rolker a beau relativiser l’influence directe d’Yves de Chartres sur le concordat de Worms, la résolution de la querelle des investitures n’en reste pas moins du même ordre en Allemagne et en France - mais aussi, il est vrai, en Angleterre. Si en 1160, la brutalité allemande est dénoncée dans l’affaire du schisme alexandrin, comme l’explique bien Harald Müller, ce n’est pas du fait d’un Français, mais par Jean de Salisbury et à l’usage du roi d’Angleterre. Voici venu, en effet, le grand moment où s’affirment l’attraction et le rayonnement des écoles de Paris. Notre confrère Jacques Verger y relève un certain afflux d’Allemands (encore que moindre, et il explique pourquoi, que celui des anglais et des Italiens) ; il décèle d‘autre part un petit filet, en sens inverse, d’étudiants français allant jusqu’au Rhin. La présence et l’importance culturelle des communautés juives est un autre trait important du Moyen Àge central, aussi bien en Allemagne et Lotharingie qu’en France capétienne : une histoire de l’Europe et de ses racines se  doit de le rappeler et en même temps de présenter avec précision la persécutions et la protection des juifs, comme le fait ici Johannes Heil. Et le fait est qu’ils ont joui d’un meilleur statut protecteur, de droit impérial, en Allemagne jusqu’à la fin du Moyen Âge.

Des deux côtés, un servage postcarolingien que les documents des archives d’Arenberg ont permis à Laurent Morelle d’évoquer s’éclipse ou se réincarne régulièrement. Des deux côtés, la vassalité peut se tourner en chevalerie aux abords de l’an 1100. Sa pratique la plus caractéristique, le tournoi, est attestée à ses débuts de part et d’autre de la frontière, à la fois en milieu francophone et en milieu germanophone. Les armoiries apparaissent en liaison étroite avec lui : Jean-François Nieus développe ici une argumentation très convaincante dans ce sens. Les êtres imaginaires chevauchent de France en Allemagne puisque Perceval de Chrétien de Troyes inspire une traduction qui se mue en transposition et en œuvre originale : le Parzival de Wolfram d’Eschenbach. Jean-René Valette consacre à cette célèbre adaptation courtoise une étude novatrice, comprenant notamment une lecture très sensible, en regard de son texte, de l’image des gouttes de sang sur la neige dans un manuscrit de Berne, qui fait la couverture du livre. Il termine en se référant à la philosophe Simone Veil, dont  notre Secrétaire perpétuel Michel Zink a remarqué qu’elle était allé droit au fait, mieux que des rayons de commentaires savants, en comprenant que le péché de Parzival était le manque d’attention aux tournants d’autrui - il faut dire de Parzival, car l’auteur allemand, Wolfram d’Eschenbach, a dans sa transposition explicité l’essentiel, qui n’était qu’effleuré sous la plume française de Chrétien de Troyes. 

En un bref épilogue, les deux codirecteurs se réunissent dans l’admiration de deux sculptures apparentées : la communion du chevalier en la cathédrale de Reims et, au portail de celle de Naumburg, la margravine Uta. La beauté expressive de cette dame de haut parage, en qui l’on a voulu souvent, depuis le XIXe siècle, faire le symbole d’une Allemagne médiévale pieuse et forte, est l’œuvre d’un très grand artiste qui a su lui donner assurément une marque propre, mais qui doit beaucoup à son passage sur les chantiers de plusieurs cathédrales françaises, dont Reims. Si ce livre peut inspirer l’étude et l’enseignement de l’histoire dans plusieurs pays, selon le vœu de SAS Mgr le duc d’Arenberg qui en a soutenu la publication avec élan et générosité, la margravine Uta ne peut-elle devenir une Europe qui considère ses racines avec attention et sans complaisance, et regarde son avenir avec confiance ?

Dominique Barthélemy
16 novembre 2020